Je ne sais rien d’elle, je sais tout d’elle.


 

   Nous avons ri ensemble, parlé des heures durant, marché, aussi, et fait le marché, le plus grand de Douala. Elle savait, là, parler aux hommes, aux femmes, sans jamais perdre ni calme ni sourire et, invariablement, obtenir ce qu’elle voulait. Chercher et chercher encore, jusqu’à trouver la chose qu’il fallait, celle-là précisément que nous avions imaginée elle et moi. Venir et revenir à un objet pour l’inspecter et en faire baisser le prix. Pour moi, avec moi, parce que seule j’en aurais été bien incapable. Par gentillesse. Pour aider une femme à qui elle ne devait rien mais a offert son amitié. Comme ça. Tout simplement. Après un lever à l’aube, après un long voyage en ville – deux, trois taxis et mototaxis –, après des heures de cours, de formation, d’aide apportée à de jeunes poètes ou plasticiens. Sans jamais montrer d’irritation ou parler de cette fatigue qui devait, pourtant, parfois la rattraper. "Elle m'épatait,elle m'épate, ce petit bout de femme dont je ne sais rien, dont je sais tout." 

 

    Elle, c’est Justine Gaga. Peintre en bâtiment à ses heures – la seule femme que j’aie jamais rencontré, en Afrique ou ailleurs, qui fasse ce travail. De l’arrière d’une voiture, elle me montre : « celle-là, et celle-là aussi, c’est moi qui l’ai peinte ». En bleu vif. En jaune soleil. Vidéaste, aussi. Mais avant tout plasticienne.

    Justine vit à Bonendale, aux abords de Douala. Elle y partage l’existence d’un groupe d’artistes qui, au fil des ans, est venu s’installer dans ce havre de paix au bord du fleuve Wouri. Chemins de sable, fleurs rouge flamme, pirogues, silence. A ArtBakery fondé ici par le remarquable Goddy Leye – lieu de résidences et de rencontres artistiques, de formation pour les jeunes vidéastes et de longues discussions au cours desquelles des êtres venus des quatre coins du monde font et refont le monde – Justine est une constante, un pilier.

    Une maison coloniale peinte en blanc, un peu défraîchie : c’est ArtBakery. Une petite allée bordée de haies joliment taillées mène à quelques marches, puis à un patio. Une table de bois, quelques chaises. Sur la droite, un vaste gazon que Justine taille à la serpe. Un arbre, aussi ; grand, feuillu. Son tronc attire l’œil. On y voit, comme tatoué sur l’écorce, un personnage peint. Taille d’homme. Taille de femme. Elle ? Oui, c’est son œuvre à elle. Mais est-ce elle, Justine, qui se représente ?

    Oui et non, j’imagine. Ce personnage, on le retrouve dans la plupart de ses peintures. Un cercle, un rectangle aux angles arrondis. Tête et tronc. Ebauche de cou. Rien de superflu. De prime abord, ce corps réduit à ses plus élémentaires composantes paraît simple. Straightforward dirait-on en anglais. Droit, sans cachotteries, il l’est certainement – comme son auteur. Mais simple, non. Plus on le regarde, plus on apprend à le connaître – d’abord il se montre dans de petites toiles, puis au cours des années il grandit, prend de la taille et de l’assurance, jusqu’à devenir, sur l’arbre qui jouxte l’ArtBakery, une sentinelle gravée au cœur même de la nature – plus on se rend compte qu’il est complexe.

    Jamais deux personnages ne se côtoient. Solitude. Justine le dit elle-même : c’est le thème de son travail.

"Solitude immense qui prend à la gorge cette autre femme que je suis moi, cette qui regarde."

  

 Justine parle d’idées, de lectures, d’artistes d’ici et de là-bas. D’elle-même, elle dit peu. Parfois elle offre une bribe d’information. Ce n’est pas qu’elle est secrète ; discrète, plutôt. J’en sais donc un peu, juste assez pour deviner les contours de cette solitude. Non tant les détails – les faits – que la force qu’il a fallu, qu’il faut toujours, pour l’assumer. Ce personnage qui habite ses peintures a une grande rigueur. Il se tient droit, vous fait face sans jamais se dérober. Parfois, on a l’impression qu’il est à l’arrêt – qu’il scrute l’horizon ou a choisi de s’arrêter pour penser, pour réfléchir à une suite dont le regard de l’autre ne connaît ni l’avant ni l’après. A d’autres moments il semble aller de l’avant ; on a alors l’impression qu’il se meut dans un désert. Rien, jamais, ne l’entoure. Il est seul, souvent sur fond blanc. Seul et pourtant… Chaque regard porté sur ce personnage qui est elle et ne l’est pas, chaque visiteur à ArtBakery qui vient voir les travaux de Justine, devient partie intégrante des tableaux qu’elle peint. Peuple le néant qui entoure son avatar. D’où ce matin, en décembre 2007, où, après une nuit passée à l’ArtBakery, je rencontre le regard absent de l’être peint et ai soudain l’impression qu’il est noyé au milieu d’une foule – noyé mais toujours aussi seul. Je le vois avancer vers moi, la tête haute.  "L'extraordinaire, dans tout cela, c'est qu'il ne semble pas avoir peur."  

    J’aurais peur, moi. Terriblement peur. Et pourtant je me veux indépendante. Le personnage de Justine, lui, s’il peut parfois sembler douter, ne donne jamais l’impression de flancher. Il – elle – doit pourtant, parfois, avoir la trouille, tout bêtement la trouille… Mais ne le montre pas. Pas à moi, en tout cas. Et son personnage ? Il lui arrive, je crois, de vaciller. Ou est-ce moi, dont le regard vacille ?

    

    Je voudrais avoir la force de Justine Gaga.

 

 

Dominique Malaquais, CNRS, Paris, mars 2008

 

 

 


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Dernière modification : 25 mai 2008.
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